Ferrari commence à constituer l’équipage de son Hypersail, un monocoque de 100 pieds entièrement équipé de foils et destiné aux records océaniques. Autour du chef de projet Enrico Voltolini, Giulia Conti prendra en charge le développement du vol et de l’automatisation, tandis que Shannon Falcone travaillera notamment sur les opérations en mer et les procédures de sécurité. Des recrutements qui confirment que les marins seront autant des navigateurs que des pilotes d’essai.
Le futur équipage de Ferrari Hypersail commence à prendre forme. Le constructeur italien annonce l’arrivée de Giulia Conti et Shannon Falcone aux côtés d’Enrico Voltolini, chef de projet de ce monocoque océanique de 100 pieds (environ 30,5 mètres) conçu pour naviguer sur ses foils.

Le choix de ces trois profils en dit presque autant sur Hypersail que les premières images du bateau. Ferrari ne réunit pas seulement des marins rapides ou des spécialistes de la manœuvre. L’équipe devra comprendre le comportement d’une plateforme encore inédite, analyser ses données, développer ses automatismes et établir des procédures capables de concilier vitesse, fiabilité et sécurité en haute mer.
À ce stade, Hypersail ressemble donc moins à un voilier de course traditionnel qu’à un prototype expérimental dont les équipiers seront également les développeurs.
Un laboratoire navigant inspiré de la course automobile
Présenté en 2025, Ferrari Hypersail doit stabiliser son vol sur trois points de contact : un foil associé à la quille basculante, un plan porteur monté sur le safran et, selon le bord, l’un des deux foils latéraux. Ferrari le présente comme le premier monocoque océanique de 100 pieds utilisant une telle architecture.
L’objectif consiste à soulever la coque pour réduire sa traînée dans l’eau, tout en maintenant suffisamment de stabilité pour naviguer pendant de longues périodes dans les conditions irrégulières de l’océan. C’est précisément là que se situe la difficulté. Faire voler un bateau sur un plan d’eau relativement protégé et pendant une régate de courte durée ne répond pas aux mêmes contraintes que maintenir une plateforme de 30 mètres à haute vitesse au milieu de la houle, durant plusieurs jours ou plusieurs semaines.
Hypersail n’est rattaché à aucune classe de compétition existante et ne doit donc pas respecter une jauge comparable à celles de l’IMOCA ou de l’America’s Cup. Cette liberté permet aux ingénieurs d’explorer des solutions originales, mais elle prive aussi le projet des années d’expérience collective accumulées au sein de ces catégories.
Ferrari entend compenser cette absence de cadre par une méthode directement inspirée du sport automobile : simulation, instrumentation, essais successifs, collecte de données et échanges permanents entre les marins et les ingénieurs de Maranello.
Le bateau est par ailleurs conçu pour produire lui-même l’énergie nécessaire à ses systèmes grâce à des sources renouvelables. Il ne disposera d’aucun moteur thermique pour alimenter les commandes des foils, de la quille, du safran et des équipements informatiques. Lors de la présentation du projet, Ferrari indiquait avoir déjà déposé neuf brevets et en préparer six autres.
Enrico Voltolini, trait d’union entre le pont et Maranello
À la tête du développement sportif, Enrico Voltolini possède un profil particulièrement cohérent avec cette approche. Ingénieur naval et navigateur professionnel, l’Italien a participé à deux campagnes olympiques dans les classes Star et Finn. Il a également travaillé avec Luna Rossa Prada Pirelli lors des campagnes de l’America’s Cup 2021 et 2024.
Régleur et grinder pendant la campagne de la 36e America’s Cup, il a ensuite occupé les fonctions de cyclor et de capitaine de l’AC40 utilisé par l’équipage junior de Luna Rossa, vainqueur de la première Youth America’s Cup en 2024.
Nommé chef de projet Ferrari Hypersail en avril 2026, Voltolini devra désormais faire le lien entre les sensations ressenties en mer et leur traduction technique. Son rôle couvrira la constitution de l’équipage, le développement sportif du bateau et la coordination entre les opérations nautiques et le centre de Maranello.
Sur un prototype aussi complexe, cette interface sera déterminante. Une instabilité perçue par le barreur, une réaction trop brutale d’un foil ou une séquence de manœuvre difficile à reproduire devront pouvoir être transformées en données exploitables, puis en modifications de réglage, de logiciel ou de conception.
« Pour pousser un bateau présentant ces caractéristiques à son niveau de performance maximal, il faut bien plus que du talent à la barre ou lors des manœuvres : il faut de l’intelligence nautique et la capacité à maîtriser une technologie inédite en pleine mer », explique Enrico Voltolini.
Giulia Conti chargée d’apprivoiser le vol
Giulia Conti sera responsable du développement du vol, de la navigation et de l’automatisation. Son recrutement illustre la volonté de Ferrari de s’appuyer sur des marins capables d’interpréter les mouvements d’un bateau très rapide, mais aussi de participer à l’évolution de ses systèmes de contrôle.
La navigatrice italienne a disputé quatre Jeux olympiques, entre Athènes en 2004 et Rio en 2016, successivement en Yngling, en 470 puis en 49er FX. Avec Francesca Clapcich, elle a remporté en 2015 les championnats du monde et d’Europe de cette dernière catégorie.
Elle a ensuite rejoint Luna Rossa Prada Pirelli et mené l’équipage italien à la victoire lors de la première Women’s America’s Cup, organisée à Barcelone en 2024. Cette compétition se disputait sur des AC40, des monocoques à foils dont la conduite repose déjà sur une coordination extrêmement précise entre pilotage, réglages et gestion du vol.
Chez Ferrari, son travail dépassera toutefois la seule fonction de barreuse. Elle devra participer au développement des systèmes de vol et de l’automatisation, à la préparation du manuel de manœuvres ainsi qu’à la planification des séances sur simulateur et des essais en mer.
« Mon objectif est d’apporter mon expérience à l’équipe pour veiller à ce que la technologie ne remplace pas l’intuition humaine, mais qu’elle permette au contraire aux navigateurs de pousser le bateau à son potentiel maximal dans toutes les situations », résume-t-elle.
Cette déclaration touche à l’un des enjeux centraux du projet. Plus un voilier devient rapide et automatisé, plus la frontière entre assistance technique et maîtrise humaine devient délicate. Les systèmes peuvent stabiliser le vol et accélérer certaines réactions, mais ils doivent rester compréhensibles et prévisibles lorsque la mer se dégrade ou qu’un capteur fournit une information incohérente.
Shannon Falcone, l’expérience de l’océan et de la sécurité
Shannon Falcone apportera une expérience sensiblement différente. Né en Angleterre et élevé à Antigua dès l’âge de trois ans, le navigateur participera aux opérations en mer, à la coordination de l’équipe à terre et à la définition des procédures de sécurité.
Falcone a pris part à six campagnes de l’America’s Cup, de Mascalzone Latino en 2003 à Luna Rossa en 2024, en passant par Oracle Team USA. Il possède également une solide expérience de la Volvo Ocean Race et des grandes épreuves hauturières en équipage.
En 2015, il a rejoint l’équipage de Comanche, un maxi-monocoque de 100 pieds avec lequel il a participé à plusieurs victoires et records. En juillet 2016, Comanche a relié Ambrose Light, au large de New York, au cap Lizard, en Angleterre, en 5 jours, 14 heures, 21 minutes et 25 secondes. Ce record transatlantique ouest-est pour un monocoque en équipage demeure inscrit au registre du World Sailing Speed Record Council.
La comparaison avec Hypersail est intéressante : les deux bateaux mesurent 100 pieds et ont été conçus autour de la recherche de vitesse au large. Mais Comanche reste un monocoque conventionnel, dont la coque demeure en contact avec l’eau, tandis que Ferrari veut franchir une étape supplémentaire en maintenant son prototype sur ses appendices.
Cette ambition impose de repenser les procédures. Une avarie de système, une collision avec un objet flottant, la perte de contrôle du vol ou une défaillance énergétique peuvent avoir des conséquences particulièrement sérieuses sur une plateforme lancée à haute vitesse. La sécurité ne pourra donc pas être ajoutée à la fin du développement : elle devra être intégrée dès les premières navigations.
« La synergie entre l’équipe à terre et l’équipage à bord n’est pas seulement un soutien opérationnel : elle constitue la condition fondamentale permettant au monocoque d’exprimer tout son potentiel en mer », souligne Shannon Falcone.
Des marins devenus pilotes d’essai
La composition initiale de l’équipe révèle une évolution plus générale de la voile de haut niveau. Sur les bateaux les plus avancés, l’équipier ne se contente plus de barrer, de régler une voile ou d’exécuter une manœuvre. Il doit comprendre les systèmes hydrauliques et électroniques, interpréter des données, communiquer précisément avec les ingénieurs et participer à la construction des procédures.
Le parallèle avec la Formule 1 a néanmoins ses limites. En mer, il n’existe ni piste parfaitement connue ni retour immédiat au stand. Le bateau doit rester autonome, absorber des conditions très variables et permettre à son équipage d’intervenir loin de toute assistance. Un système extrêmement performant, mais impossible à réparer ou à contourner en navigation, peut rapidement devenir une faiblesse.
Le choix d’un ingénieur-navigateur à la direction sportive, d’une spécialiste du vol et de l’automatisation, puis d’un expert de la course au large et des opérations de sécurité paraît donc logique. Il permet à Ferrari de couvrir trois dimensions complémentaires : comprendre le bateau, le faire voler et le ramener entier.
Une ambition spectaculaire qui doit encore faire ses preuves
Ferrari Hypersail possède tous les ingrédients d’un projet marquant : une marque mondialement connue, un architecte naval réputé (en la personne de Guillaume Verdier), une architecture radicale et des marins issus de l’olympisme, de l’America’s Cup et de la course océanique.
Mais le projet reste, pour le moment, une promesse technologique. Ferrari n’a pas encore communiqué de programme de compétition détaillé ni de première tentative de record. Avant d’affronter l’océan, le bateau devra démontrer qu’il peut décoller, rester stable dans la houle, supporter les charges répétées et produire suffisamment d’énergie pour alimenter ses systèmes en permanence.
Le calendrier reste également à préciser. Lors de la présentation initiale du projet, Ferrari annonçait une mise à l’eau et de premiers essais en 2026. Les informations diffusées à l’occasion de l’arrivée de Giulia Conti mentionnent désormais un programme d’essais sur simulateur et en mer au début de l’année 2027. Ferrari n’a toutefois communiqué ni calendrier détaillé ni annonce officielle de report.
Le recrutement de Conti et Falcone constitue donc une étape importante, mais pas encore une preuve de performance. Hypersail devra maintenant quitter le terrain de la simulation et des déclarations d’intention pour affronter celui, beaucoup moins prévisible, de la mer réelle.
Si le bateau tient ses promesses, Ferrari pourrait ouvrir une nouvelle voie dans la course aux records océaniques en monocoque. Dans le cas contraire, le projet demeurera au minimum un fascinant laboratoire. Dans les deux scénarios, les premiers membres de son équipage auront un rôle bien plus large que celui de simples navigateurs : ils seront les pilotes d’essai d’une machine dont le mode d’emploi reste encore à écrire.
