Remis à l’eau en mai après une importante rénovation, l’ancien Fujicolor II vient d’accomplir son parcours de qualification pour la Route du Rhum 2026. Une étape décisive pour Damien Seguin, mais aussi un test grandeur nature pour ce multicoque de 36 ans, dont la voile d’avant n’a pas résisté sans dommage.
Faire reprendre le large à un trimaran construit en 1990 constitue déjà un défi. Le préparer pour une transatlantique en solitaire en est un autre. Ce week-end, Damien Seguin a parcouru plus de 1 200 milles à bord d’Arkéa – Handicap International, validant ainsi l’étape nécessaire à sa participation à la Route du Rhum – Destination Guadeloupe.

Le 1er novembre 2026, le skipper s’élancera de Saint-Malo pour sa cinquième Route du Rhum, mais sa première à la barre d’un multicoque. Après deux Vendée Globe disputés en IMOCA, le changement est considérable : nouveau bateau, nouvelle manière de naviguer et, surtout, nouvelle relation au risque.
Cette qualification représente donc davantage qu’une formalité administrative. Elle permet de mesurer le chemin parcouru depuis la récupération d’un bateau resté à terre jusqu’à son retour en course. Elle rappelle également qu’en matière de rénovation nautique, la capacité à naviguer ne suffit pas : encore faut-il parvenir à fiabiliser chaque élément d’une machine soumise à des contraintes considérables.
Du Fujicolor II d’hier à l’Arkéa – Handicap International d’aujourd’hui
Derrière les couleurs actuelles d’Arkéa – Handicap International se cache l’un des trimarans emblématiques de la course au large française.
Dessiné par l’architecte britannique Nigel Irens et mis à l’eau en mars 1990, le bateau participe cette même année à la Route du Rhum sous le nom de Velvia de Fujichrome, avec Mike Birch à la barre. Il termine quatrième, derrière Florence Arthaud, Philippe Poupon et Laurent Bourgnon.
Rebaptisé Fujicolor II, le trimaran connaît ensuite ses plus belles années avec Loïck Peyron. Le navigateur remporte notamment à son bord la Transat anglaise en 1992 puis en 1996, ainsi que plusieurs épreuves du circuit des multicoques de 60 pieds. Le bateau évolue régulièrement : ajout de foils, modification du gréement, transformation du plan de pont et adaptation des flotteurs.
Plus de trois décennies plus tard, cette plateforme revient donc au premier plan. Rapatriée en France à la fin de l’année 2025, elle a fait l’objet d’un important chantier portant notamment sur sa structure, son électronique, son système énergétique et ses dispositifs de sécurité. Des adaptations ergonomiques ont également été réalisées pour Damien Seguin, né sans main gauche.
Remis à l’eau en mai 2026, le trimaran a été baptisé le 23 juin à Brest. Loïck Peyron en est devenu le parrain aux côtés de Marie-Amélie Le Fur, présidente du Comité paralympique et sportif français.
La Route du Rhum fait revenir les anciens ORMA
Ce retour n’est pas un cas isolé. Pour son édition 2026, la Route du Rhum a créé une catégorie Vintage Multi destinée à accueillir des multicoques historiques qui ne correspondent plus aux classes professionnelles actuelles.
Arkéa – Handicap International devrait ainsi retrouver d’autres anciens trimarans ORMA. Cette classe de multicoques de 60 pieds a marqué les années 1990 et 2000 par ses performances spectaculaires, mais également par ses nombreux démâtages, ruptures structurelles et chavirages.
Lors de la Route du Rhum 2002, seuls trois des 18 trimarans ORMA engagés avaient réussi à terminer la course. Trois ans plus tard, pendant la Transat Jacques-Vabre, six des dix bateaux de la classe avaient chaviré ou subi une avarie structurelle majeure. Le circuit s’est finalement éteint après la saison 2007, fragilisé par ces accidents à répétition et par le retrait de plusieurs partenaires.
Le retour de ces bateaux ne doit cependant pas être interprété comme une confrontation directe avec les Ultim contemporains. Les anciens ORMA courront dans une catégorie distincte. Leur intérêt réside moins dans la comparaison technologique que dans leur capacité à reprendre la mer après plusieurs décennies, avec des équipements modernisés et des procédures de sécurité adaptées.
Cette nouvelle catégorie pose néanmoins une question particulièrement actuelle : jusqu’où peut-on prolonger la vie d’un bateau de course ? Réutiliser une plateforme existante évite la construction systématique d’une nouvelle unité. Mais cette démarche n’efface ni les travaux nécessaires ni le remplacement des composants vieillissants. La rénovation limite certaines dépenses matérielles et environnementales, sans abolir les contraintes liées à l’âge du bateau.
Une première navigation en solitaire riche d’enseignements
Le parcours de qualification constituait la première grande navigation en solitaire de Damien Seguin sur ce trimaran. Parti au large, le skipper a multiplié les manœuvres et les empannages au portant afin d’explorer les différentes configurations du bateau.
« Ces 1 200 milles m’ont permis de prendre en main cette grande machine et de m’adapter à la navigation en solitaire sur un multicoque », explique-t-il.
Passer d’un IMOCA à un ancien ORMA demande de revoir une partie des automatismes. Sur un monocoque, le lest de la quille contribue au redressement du bateau. Un trimaran recherche au contraire sa stabilité grâce à sa largeur et à ses flotteurs. Cette architecture lui permet d’atteindre des vitesses élevées, mais un chavirage est généralement irréversible sans intervention extérieure.
La prévention devient donc essentielle. Durant sa qualification, Damien Seguin indique avoir validé un système anti-chavirage développé avec Pixel sur Mer. L’équipe n’en détaille pas encore précisément le fonctionnement, mais l’objectif est de mieux détecter et anticiper les situations susceptibles de provoquer le retournement du bateau.
Ce dispositif ne rend évidemment pas le trimaran invulnérable. Il ajoute toutefois une couche de surveillance à bord d’une machine conçue à une époque où les capteurs, les logiciels et les systèmes d’alerte étaient bien moins développés.
Le routage, autre changement de culture
Damien Seguin découvre également une nouvelle organisation de la navigation. Lors de ses Vendée Globe, il évoluait dans une classe où le routage météorologique depuis la terre est interdit. À bord de son trimaran Vintage Multi, il peut désormais être accompagné en permanence par une cellule météo et de routage.
« C’est une nouvelle façon de naviguer pour moi », reconnaît-il.
Cette assistance ne pilote pas le bateau à la place du skipper. Elle permet à une équipe installée à terre d’analyser les fichiers météorologiques, les trajectoires possibles et les performances attendues, puis de partager ces informations avec le marin.
Sur un bateau aussi puissant, le routage ne sert pas uniquement à chercher la route la plus rapide. Il peut également aider à limiter l’exposition à certaines conditions, à anticiper les changements de voile et à préserver une plateforme ancienne. La performance se construit ainsi dans une collaboration permanente entre le navigateur, les techniciens et les analystes à terre.
Le J1 déchiré rappelle l’âge réel du bateau
La qualification n’a toutefois pas été accomplie sans incident. Le J1, la grande voile d’avant utilisée dans certaines conditions de vent, s’est déchiré pendant le parcours.
« Le problème, c’est que ça se déchire un petit peu partout. C’est une voile qui a plus de 12 ans et qui nécessiterait d’être changée », constate Damien Seguin.
L’avarie ne remet pas en cause la qualification, mais elle en souligne tout l’intérêt. Un bateau peut avoir été profondément rénové sans que l’ensemble de ses équipements possède le même âge ni le même niveau de fiabilité. La voile, les cordages, l’électronique et l’accastillage sont soumis à l’usure, au vieillissement ou à l’obsolescence.
Dans le cas d’une voile ancienne, les années d’utilisation, les efforts répétés, les UV, l’humidité et les périodes de stockage peuvent progressivement fragiliser les fibres et les assemblages. Une déchirure qui se propage à plusieurs endroits constitue donc un signal sérieux à quelques semaines d’une traversée de l’Atlantique.
La qualification confirme que la plateforme peut naviguer au large. Elle ne garantit pas encore que tous ses composants sont prêts pour une course entière. L’équipe devra désormais tirer les enseignements de ces 1 200 milles, remplacer le J1 et traiter les autres faiblesses éventuellement révélées pendant le parcours.
Un cinquième Rhum, mais un nouveau départ
Damien Seguin possède une expérience considérable de la course au large. Double champion paralympique en 2.4mR, il est devenu en 2021 le premier navigateur en situation de handicap à terminer le Vendée Globe. Il avait alors pris la septième place, avant de terminer quinzième de l’édition 2024-2025.
Il connaît également la Route du Rhum, à laquelle il a déjà participé quatre fois. Sa précédente tentative, en 2022, s’était terminée par un abandon après une collision avec un navire de commerce et le démâtage de son IMOCA.
Son expérience ne supprime pourtant pas la part d’apprentissage. Pour sa cinquième participation, il devra maîtriser un trimaran puissant, ancien et très différent des monocoques sur lesquels il a construit une grande partie de sa carrière hauturière.
Le projet porte également une dimension solidaire. Soutenu par le Crédit Mutuel Arkéa et Handicap International, il entend utiliser la voile comme un moyen de faire évoluer le regard sur le handicap, dans le sport comme dans l’entreprise. Dans cette perspective, la rénovation d’un bateau historique et son adaptation à Damien Seguin prennent une valeur particulière : il ne s’agit pas seulement de conserver une machine ancienne, mais de la transformer pour lui donner un nouvel usage.
Une réussite technique qui doit encore devenir sportive
En moins de dix mois, l’équipe est passée d’un trimaran immobilisé à terre à un bateau capable d’accomplir une navigation de qualification de plus de 1 200 milles. Le résultat mérite d’être souligné.
Mais la déchirure du J1 empêche aussi de transformer cette qualification en démonstration de fiabilité absolue. Le bateau a prouvé qu’il pouvait reprendre le large ; les prochaines semaines devront montrer qu’il peut le faire durablement, avec un niveau de sécurité compatible avec une traversée de l’Atlantique en solitaire.
Arkéa – Handicap International n’a pas vocation à rivaliser, sur le terrain de la technologie pure, avec les multicoques de dernière génération engagés dans d’autres classes. Son défi est différent : exploiter pleinement une plateforme de 1990, préserver son potentiel et trouver l’équilibre entre patrimoine, performance et sécurité.
C’est précisément ce qui rend le projet intéressant. La Route du Rhum 2026 ne fera pas seulement courir les machines les plus modernes. Elle remettra également à l’épreuve des bateaux qui ont écrit son histoire. Pour Damien Seguin et son équipe, la qualification marque la fin d’une première course contre le temps. Celle contre l’usure, elle, ne fait que commencer.
