Avec « Voir la mer », le MAIF Social Club réunit quatorze artistes et collectifs autour d’un océan à la fois merveilleux, vital et profondément menacé. L’exposition évite en grande partie le piège du discours écologique culpabilisant grâce à une scénographie immersive, des œuvres accessibles et un parcours qui laisse encore une place à l’émerveillement.

À Paris, « aller voir la mer » évoque généralement une échappée, quelques jours de vacances ou la recherche d’un horizon plus vaste. L’exposition présentée au MAIF Social Club détourne intelligemment cette expression familière. La mer que l’on vient y contempler n’est pas seulement celle des paysages, des loisirs et des souvenirs heureux. C’est aussi un milieu vivant, une infrastructure climatique essentielle, un espace économique disputé et le réceptacle particulièrement visible de nos excès.
Présentée gratuitement jusqu’au 25 juillet 2026, Voir la mer rassemble les propositions de quatorze artistes, collectifs et structures sous le commissariat de Lauranne Germond, avec une scénographie conçue par Benjamin Gabrié. Le parcours conduit symboliquement le visiteur de l’estran jusqu’aux abysses, avant de le ramener vers la surface et les rivages transformés par les activités humaines.
Une descente progressive vers les profondeurs
L’exposition ne se présente pas comme une succession neutre d’œuvres consacrées à l’océan. Elle construit une véritable traversée. Les espaces, les matières et les variations de lumière donnent l’impression de quitter progressivement la terre ferme pour s’enfoncer dans la colonne d’eau.
Charlotte Gautier van Tour ouvre le parcours autour du phytoplancton et de ce monde microscopique qui constitue l’une des bases de la vie marine. Plus loin, les créatures en céramique d’Elsa Guillaume empruntent autant à la zoologie des profondeurs qu’aux récits fantastiques. Leurs formes hybrides entretiennent volontairement le doute : contemple-t-on des organismes réels, des espèces encore inconnues ou les produits d’un imaginaire nourri par les abysses ?
À leurs côtés, de véritables spécimens des profondeurs prêtés par l’association BLOOM rappellent que le monde abyssal n’est pas seulement une projection artistique. Il existe, demeure encore très imparfaitement connu et suscite déjà l’intérêt d’industries attirées par ses ressources. Le duo Latent Community prolonge cette réflexion en plaçant le visiteur dans la position d’un explorateur face à des milieux fragiles que l’être humain commence à peine à observer, mais qu’il envisage déjà d’exploiter.
Cette confrontation entre imaginaire et réalité scientifique constitue l’une des grandes réussites de l’exposition. Les abysses conservent leur capacité de fascination sans être réduits à un décor spectaculaire.
Lorsque la beauté révèle les déchets
La forêt de gorgones d’Ugo Schiavi figure parmi les installations les plus parlantes du parcours. À première vue, l’œuvre offre l’image séduisante d’un récif foisonnant. En s’approchant, le visiteur découvre pourtant que les coraux et coquillages se mêlent aux résidus plastiques.
Le procédé n’est pas inédit dans l’art environnemental, mais il fonctionne ici parce que la dénonciation ne précède pas l’observation. L’œuvre attire d’abord par sa beauté, avant de révéler ce qui la contamine. Le déchet n’est plus posé à côté de la nature pour illustrer un discours : il s’y est installé au point de devenir presque indissociable du paysage.
Dans la vague, installation textile d’Adélaïde Feriot, réintroduit ensuite une relation plus physique et contemplative à la mer. L’ondulation des tissus, les jeux de lumière et la sensation d’enveloppement cherchent moins à représenter l’océan qu’à restituer ce vertige particulier éprouvé face à son immensité. Le parcours rejoint enfin le rivage de sel imaginé par Mathieu Lorry Dupuy, paysage aussi lumineux qu’inquiétant, où la plage rêvée porte déjà les traces du dérèglement et des matières rejetées par les flots.
L’exposition est particulièrement convaincante lorsqu’elle maintient cette ambiguïté. La mer y reste désirable, belle et mystérieuse, mais cette beauté ne peut plus être séparée de ce que nous lui faisons subir.
Pêche, commerce et décisions politiques
Dans sa seconde moitié, Voir la mer devient plus directement politique. Les poissons mécaniques de Rémi Lécussan, animés hors de leur milieu naturel, donnent une forme presque absurde à l’épuisement des ressources halieutiques. Carla Gueye met au contraire en avant une pêche artisanale susceptible de préserver les ressources et les mangroves.
Ana Mendes détourne quant à elle les codes du pouvoir à travers des costumes aux nuances rosées rappelant l’astaxanthine, pigment utilisé dans l’alimentation des saumons d’élevage pour colorer leur chair. Le geste est ironique, mais son propos est précis : derrière la couleur séduisante du produit se cache tout un système industriel, politique et commercial.
Jacques Perconte aborde les flux du commerce maritime, tandis que le collectif Hypercomf attire l’attention sur les mégots abandonnés sur les plages. Émeric Lhuisset déplace enfin le regard vers les personnes exilées qui tentent de reconstruire leur vie sur d’autres rives, rappelant que la mer est aussi une frontière et un espace de migrations. Le parcours se clôt notamment avec Duke Riley, dont le travail revisite les cultures populaires et les figures de marins.
Cette accumulation de sujets pourrait rendre l’ensemble pesant. Grands fonds, plastique, pêche industrielle, commerce mondial, migrations et choix politiques : l’exposition embrasse énormément d’enjeux dans un espace relativement contenu. Certaines œuvres auraient mérité davantage de respiration ou un développement plus approfondi.
Mais cette densité demeure cohérente avec le propos général. Il est précisément devenu impossible d’aborder l’océan comme un sujet isolé. Son état dépend de nos manières de produire, de consommer, de nous déplacer et de décider collectivement.
Une exposition engagée, mais pas écrasante

Le principal mérite de Voir la mer consiste à ne pas transformer l’urgence écologique en parcours punitif. L’exposition informe et alerte, mais elle conserve de l’humour, de l’étrangeté et une véritable générosité visuelle. Les œuvres ne servent pas uniquement d’illustrations à des données scientifiques : les plus réussies produisent leur propre trouble avant même que le visiteur ne lise leur cartel.
La médiation contribue fortement à cette accessibilité. Le MAIF Social Club associe aux œuvres des cartels artistiques et des éléments de contextualisation plus larges. Des livrets en braille sont disponibles et différentes visites (familiales, musicales, contées ou gustatives) accompagnent la programmation. Pour les enfants, le lieu propose également un livret-jeu et un parcours sonore conçu avec Lunii.
Ce souci de transmission constitue une force, même s’il expose parfois l’exposition à un léger excès de pédagogie. Le visiteur est rarement laissé seul face aux œuvres : les dispositifs lui indiquent rapidement quels enjeux identifier et quelle lecture privilégier. Les personnes habituées à l’art contemporain pourront regretter que certaines pistes soient ainsi trop explicitement balisées.
Ce choix rend néanmoins le parcours particulièrement accueillant pour un public familial ou peu familier des centres d’art. Voir la mer démontre qu’une exposition environnementale peut être accessible sans simplifier grossièrement son sujet, et engagée sans renoncer au plaisir de regarder.
Notre avis
Voir la mer est une exposition courte, dense et remarquablement accessible. Sa force ne réside pas dans la révélation d’un constat nouveau (nous savons que l’océan est pollué, surexploité et bouleversé par les activités humaines) mais dans sa capacité à rendre ces réalités sensibles.
La scénographie permet de passer progressivement de la fascination à l’inquiétude, puis de l’inquiétude à la responsabilité. Quelques transitions paraissent démonstratives et certains thèmes auraient gagné à être moins nombreux, mais l’ensemble conserve une véritable cohérence.
Surtout, l’exposition ne réduit jamais la mer à une victime silencieuse. Elle la présente comme un monde actif, vivant, immense et encore largement inconnu. Un monde dont nous dépendons beaucoup plus qu’il ne dépend de nous.
Informations pratiques
Voir la mer
Jusqu’au 25 juillet 2026
MAIF Social Club
37 rue de Turenne, Paris 3e
Entrée libre et gratuite, sans réservation pour les visiteurs individuels.
