Après six saisons sur le circuit Figaro, Alexis Thomas décroche son premier titre de champion de France Élite de Course au Large. Une consécration qui arrive au moment idéal : le skipper de Wings of the Ocean prendra, le 1er novembre, le départ de la Route du Rhum à bord de l’Agité40, un Class40 confié par Michel Desjoyeaux.

Il ne s’est pas imposé en multipliant les coups d’éclat, mais en restant au contact tout au long de la saison. Alexis Thomas est devenu champion de France Élite de Course au Large 2026 au terme des quatre épreuves inscrites au calendrier. Un premier titre national pour le navigateur, après six années passées à progresser sur le circuit Figaro.
À bord de son Figaro aux couleurs de Wings of the Ocean, il s’est classé sixième de la Solo Guy Cotten, quatrième du Trophée Banque Populaire Grand Ouest avec Pablo Santurde del Arco, deuxième de la Solitaire du Figaro Paprec, puis douzième de L’Aventura aux côtés de Tanguy Leglatin.
Pris séparément, aucun de ces résultats ne raconte entièrement sa saison. Ensemble, ils dessinent le profil d’un marin capable de rester performant en solitaire comme en double, sur des formats et des parcours différents.
Un titre bâti sur la régularité
Le Championnat de France Élite de Course au Large ne récompense pas uniquement le vainqueur d’une épreuve phare. Son classement repose sur plusieurs courses assorties de coefficients tenant compte de leur difficulté et de leur durée. Dans ce système où le plus faible total de points l’emporte, la constance compte autant que la capacité à gagner.
Cette logique correspond bien à la saison d’Alexis Thomas. Sa deuxième place sur la Solitaire du Figaro Paprec constitue son résultat le plus visible, mais son titre s’est construit dans la durée. Il confirme aussi une progression déjà perceptible en 2025 : cette progression est particulièrement nette au regard de sa septième place au championnat 2025. Un an plus tard, Alexis Thomas s’installe au sommet du classement.
Passer de cette troisième place au titre national représente davantage qu’une simple marche gravie au classement. Dans une discipline où les écarts se construisent parfois sur une option météo, une manœuvre nocturne ou quelques minutes de sommeil mal gérées, maintenir un niveau élevé sur toute une saison suppose de limiter les erreurs autant que de savoir attaquer.
La préparation mentale comme point de bascule
Alexis Thomas attribue une partie de cette progression au travail mental entrepris en 2026.
« Ce titre est le fruit de six années de travail, de persévérance et de remises en question. Cette saison, la préparation mentale m’a permis de franchir un cap », explique-t-il.
Le skipper évoque notamment une difficulté longtemps rencontrée lorsqu’il se retrouvait aux avant-postes : celle de croire pleinement à sa place parmi les premiers.
« Par le passé, j’éprouvais parfois une forme de syndrome de l’imposteur lorsque je naviguais devant. J’ai appris à faire confiance au travail accompli et à assumer pleinement ma position. »
Cette dimension psychologique est particulièrement importante en solitaire. Prendre la tête ne signifie pas seulement aller vite : il faut également accepter d’imposer son propre rythme, résister à la tentation de couvrir systématiquement ses concurrents et continuer à décider avec lucidité lorsque la fatigue s’installe.
Son titre vient ainsi valider une évolution qui dépasse la seule maîtrise technique. Il lui apporte aussi une forme de légitimité au moment d’aborder un projet sensiblement plus ambitieux.
Du Figaro au Class40, un véritable changement d’échelle
Le prochain défi d’Alexis Thomas se jouera à bord de l’Agité40, désormais engagé sous les couleurs de Wings of the Ocean. Répertorié comme le Class40 numéro 210, ce bateau de type scow a été mis à l’eau en 2025. Il a été dessiné par Mer Forte avec Olivier Mousselon et construit par Mer Agitée.

Le passage du Figaro au Class40 ne consiste pas simplement à naviguer sur un bateau plus grand. Il implique de découvrir une autre inertie, des vitesses plus élevées, davantage de puissance et une gestion différente de l’effort, du matériel et du risque. La Route du Rhum ajoutera à cette phase d’apprentissage la difficulté d’une transatlantique entièrement disputée en solitaire.
L’Agité40 est récent, ce qui lui offre un potentiel intéressant, mais aussi un historique sportif encore limité. Le bateau a notamment participé à la Transat Café L’Or 2025 avec Michel Desjoyeaux et Alexandre Le Gallais. Pour Alexis Thomas, la période précédant le départ devra donc servir à accumuler les milles, fiabiliser les automatismes et mieux comprendre le comportement de la plateforme dans des conditions variées.
Le titre national constitue un signal très encourageant. Il ne garantit toutefois rien sur l’Atlantique : le skipper devra désormais transposer les qualités développées en Figaro — régularité, précision et résistance mentale — sur un support différent.
Un passage de témoin signé Michel Desjoyeaux
La présence de Michel Desjoyeaux donne une dimension particulière au projet. Seul marin à avoir remporté deux fois le Vendée Globe, en 2000-2001 puis en 2008-2009, le « Professeur » dispose d’une expérience considérable de la course au large en solitaire. Il a également remporté la Route du Rhum en 2002, ainsi que trois éditions de la Solitaire du Figaro.
Que l’ancien vainqueur confie la barre de l’Agité40 à Alexis Thomas n’a donc rien d’anodin. Sa deuxième place sur la Solitaire du Figaro Paprec a retenu l’attention de Desjoyeaux, ouvrant au champion de France l’accès à un bateau et à un encadrement capables d’accélérer sa transition vers le Class40.
« Prendre le départ de la Route du Rhum à bord de l’Agité40 représente une chance exceptionnelle. Je souhaite relever ce défi avec la même exigence. Ce titre me donne aujourd’hui la confiance nécessaire pour construire la suite de mon parcours », confie Alexis Thomas.
Cette collaboration pourra lui apporter de précieux raccourcis dans son apprentissage. Elle ne supprimera pas pour autant les difficultés propres à une première participation : savoir ralentir pour préserver le bateau, trouver le bon équilibre entre performance et sécurité, puis conserver suffisamment de lucidité pour gérer l’approche de la Guadeloupe.
La Route du Rhum, une course qui ne pardonne guère
Créée en 1978 par Michel Etevenon, la Route du Rhum relie tous les quatre ans Saint-Malo à Pointe-à-Pitre. Son parcours théorique représente environ 3 542 milles nautiques, soit 6 559 kilomètres.
Dès sa première édition, la transatlantique est entrée dans l’histoire avec la victoire de Mike Birch, arrivé seulement 98 secondes devant Michel Malinovsky après plus de trois semaines de navigation.[6] Cette marge infime reste l’un des symboles de la course : malgré l’immensité de l’Atlantique, quelques décisions peuvent suffire à départager deux marins.
Le parcours impose d’abord de traverser la Manche occidentale, de contourner la Bretagne et d’affronter le golfe de Gascogne. Vient ensuite le choix stratégique autour de l’anticyclone des Açores, avant l’entrée dans les alizés. Même l’arrivée demeure délicate, avec les effets de relief, les dévents et les courants autour de la Guadeloupe.
L’édition 2022 a rappelé la rudesse de l’épreuve : sur 138 concurrents au départ, 103 seulement ont rejoint l’arrivée. Charles Caudrelier avait alors établi le record absolu de la course en 6 jours, 19 heures, 47 minutes et 25 secondes à bord de l’Ultim Gitana 17. Un temps qui ne constitue évidemment pas une référence directe pour un Class40, mais qui illustre la diversité extrême des bateaux réunis sur une même transatlantique.
Pour Alexis Thomas, l’enjeu ne sera donc pas de se comparer aux géants volants de la catégorie Ultim. Il s’agira de trouver sa place au sein d’une flotte de Class40 particulièrement compétitive et, avant toute chose, de mener son bateau jusqu’en Guadeloupe.
Un projet sportif doublé d’un engagement environnemental
Le skipper portera les couleurs de Wings of the Ocean, une association française engagée dans la protection de l’océan, notamment à travers des opérations de ramassage de déchets sauvages et des actions de sensibilisation à la pollution plastique.
Ce partenariat donne au projet une dimension qui dépasse le résultat sportif. Il lui faut néanmoins désormais consolider son modèle économique. À l’approche de la Route du Rhum, Alexis Thomas souhaite attirer de nouveaux partenaires privés et institutionnels susceptibles d’accompagner durablement ses ambitions sportives et environnementales.
Le titre de champion de France arrive, là encore, au moment opportun. Il renforce la crédibilité du marin auprès de partenaires potentiels et offre une histoire claire à raconter : celle d’une progression patiente, construite sur six saisons, avant son départ sur la Route du Rhum.
Reste désormais à transformer cette dynamique en performance océanique. Entre Saint-Malo et Pointe-à-Pitre, Alexis Thomas ne pourra plus compter sur la régularité d’une saison entière pour compenser une mauvaise journée. Sur la Route du Rhum, tout se jouera en une seule course. Mais après avoir appris à assumer sa place aux avant-postes, le skipper semble prêt à découvrir jusqu’où cette nouvelle confiance peut le mener.
