Longtemps difficiles d’accès, les fonds marins abritent des infrastructures essentielles et des ressources convoitées. Les progrès techniques qui permettent de les explorer offrent aussi de nouveaux moyens d’y intervenir. Dans Abysses, la guerre qui vient, Cédric Chetaille et Grégoire Pinson analysent cette transformation et ses conséquences sur les rapports de puissance. Une lecture qui invite également à interroger ce que signifie protéger les profondeurs.
Les fonds marins peuvent sembler éloignés de nos préoccupations quotidiennes. Ils constituent pourtant le support matériel d’une partie de nos communications : plus de 99 % du trafic de données intercontinental emprunte les câbles sous-marins, selon le Comité international de protection des câbles. Cette dépendance donne aux profondeurs une importance stratégique immédiate. Ce qui s’y passe peut avoir des conséquences bien au-delà de l’océan.

C’est à partir de cette réalité qu’on peut aborder Abysses, la guerre qui vient, de Cédric Chetaille et Grégoire Pinson. Le premier, contre-amiral, a commandé deux sous-marins nucléaires et été chargé de la stratégie de maîtrise des fonds marins à l’état-major de la Marine nationale. Le second est journaliste et a travaillé au service international de Challenges. Leur ouvrage examine comment les profondeurs deviennent un espace où se croisent dépendances économiques, ambitions industrielles et intérêts militaires.
Pour qui s’intéresse à la mer à travers la plongée, l’exploration ou la biodiversité, cette approche élargit utilement le regard. Elle permet de comprendre pourquoi un environnement encore imparfaitement connu occupe une place croissante dans les stratégies des États.
Des infrastructures essentielles dans un milieu difficile à surveiller
L’importance des câbles tient à leur fonction, mais leur vulnérabilité dépend aussi du milieu dans lequel ils sont déployés. Sous l’eau, observer une installation, suivre une activité ou enquêter sur une dégradation exige des moyens spécifiques. La profondeur et l’étendue des espaces concernés compliquent la surveillance.
Cette difficulté a des conséquences politiques. Lorsqu’une infrastructure est endommagée, constater la rupture ne suffit pas à en établir la cause. Il faut pouvoir distinguer une défaillance, un accident ou une intervention délibérée, puis, le cas échéant, identifier un responsable. L’incertitude peut retarder la réponse et laisser place à des interprétations concurrentes.
Le livre accorde ainsi une place importante aux liens entre infrastructures, renseignement et confrontation. Il démontre pourquoi la connaissance du milieu et les capacités d’investigation deviennent des instruments de sécurité : pour protéger une installation, encore faut-il savoir ce qui se déroule autour d’elle. Un scénario de crise situé en 2028 met d’ailleurs en scène certains de ces mécanismes au début de l’ouvrage.
Les moyens d’explorer deviennent aussi des moyens d’agir
Ces difficultés d’observation expliquent l’intérêt porté aux technologies capables d’accéder aux profondeurs. La pression, l’obscurité et les contraintes de communication imposent des équipements adaptés.
Dès son introduction, Cédric Chetaille rappelle combien la connaissance du relief, de la nature des fonds et de la propagation du son conditionne déjà la navigation des sous-marins.
Les progrès de la robotique, des capteurs et des véhicules autonomes étendent progressivement les possibilités d’intervention. Ils permettent de recueillir des données scientifiques, de rechercher une épave ou d’inspecter un câble. Mais ces capacités peuvent également servir à surveiller une installation, à recueillir du renseignement ou à préparer une action hostile.

L’évolution technique produit donc un double effet : elle donne davantage de moyens pour sécuriser les infrastructures, tout en élargissant les possibilités de les menacer. La maîtrise des outils et de l’information devient, à son tour, un enjeu de puissance.
La stratégie française de maîtrise des fonds marins, présentée en février 2022, traduit cette préoccupation. Elle vise notamment à développer des capacités d’investigation et d’action jusqu’à 6 000 mètres de profondeur. L’objectif est de disposer des moyens de comprendre une situation et d’intervenir dans des espaces dont dépendent certains intérêts nationaux.
L’accès aux profondeurs attise aussi les intérêts économiques
Les infrastructures existantes ne sont toutefois qu’une partie du sujet. Les mêmes progrès qui facilitent leur surveillance rendent les ressources des fonds plus accessibles à l’exploration et à l’évaluation économique.
Selon leur nature, les gisements sous-marins peuvent contenir du nickel, du cuivre, du cobalt ou du manganèse. Ces métaux intéressent différents secteurs industriels. Leur présence nourrit des perspectives d’approvisionnement, sans suffire à démontrer la nécessité ou l’opportunité de leur extraction : l’Autorité internationale des fonds marins rappelle qu’ils existent également à terre.
L’ouvrage élargit ce panorama aux ressources biologiques, dont le potentiel intéresse notamment l’industrie pharmaceutique. Les profondeurs attirent ainsi des acteurs aux objectifs différents : produire des connaissances, identifier des applications, accéder à des matières premières ou préserver un avantage stratégique.
Ces intérêts économiques rejoignent les préoccupations des États dès lors qu’ils touchent aux approvisionnements, aux technologies et aux dépendances industrielles. C’est cette articulation qui donne sa cohérence au livre : la compétition pour les fonds marins concerne à la fois ce qui y circule, ce qui pourrait en être extrait et les moyens d’y accéder.
Protéger les intérêts humains, préserver le milieu vivant
À mesure que les capacités d’intervention progressent, une autre question devient incontournable : quelles conséquences les activités envisagées peuvent-elles avoir sur les milieux concernés ?
L’exploitation minière en offre un exemple concret. Une étude publiée en 2025 a examiné un site du Pacifique quarante-quatre ans après un essai minier. Les chercheurs y ont observé des perturbations persistantes, ainsi que des signes de récupération biologique. Ces résultats ne permettent pas de prédire les effets de tous les projets, mais ils montrent que les conséquences d’une intervention peuvent s’inscrire dans plusieurs décennies.
La possibilité technique d’agir ne règle donc pas la question des conditions dans lesquelles le faire. Elle rend au contraire plus pressants les besoins de connaissance et les arbitrages entre usages.
C’est ici que la notion de protection révèle ses différentes dimensions. Sécuriser un câble, garantir la liberté d’action d’une marine et préserver l’intégrité d’un habitat répondent à des priorités distinctes. Elles peuvent converger, mais leur coexistence ne va pas de soi. Une politique des profondeurs doit aussi pouvoir rendre ces choix explicites.
Un éclairage stratégique qui ouvre la réflexion
Abysses, la guerre qui vient assume un regard stratégique. Dans son introduction, Cédric Chetaille défend la nécessité pour la France de comprendre les transformations en cours et de disposer des moyens d’agir. Cette perspective éclaire les priorités de l’ouvrage : connaissance du milieu, renseignement, sécurité des infrastructures et capacité d’intervention.
L’intérêt de cette lecture tient à la façon dont elle relie ces enjeux. Les fonds marins deviennent stratégiques parce que nous en dépendons, leur accessibilité croissante multiplie les possibilités d’action, et celles-ci renforcent à leur tour les besoins de surveillance et les rivalités.
Pour les lecteurs attachés à l’océan, cette analyse nourrit aussi une interrogation qui dépasse le cadre militaire : quelle place accorder à la préservation du vivant dans cette recherche de maîtrise ? Comprendre les intérêts qui se croisent sous la surface permet de mieux saisir les décisions prises à propos de la mer, et de discuter les priorités qu’elles traduisent.
« Abysses, la guerre qui vient », Cédric Chetaille et Grégoire Pinson, Allary Éditions, 256 pages, 21,90 €. Paru le 17 septembre 2026.
